Du Joy Division dans le pilote. Non, je ne déconne pas. Le message est aussi subtil qu'un éléphant dans un magasin de porcelaine. Pour rappel, outre leurs chansons dépressives et magnifiques, le groupe est connu pour le suicide du chanteur et fondateur du groupe, Ian Curtis. D'un côté je trouve génial de mettre ce genre de musique dans une série pour ados (Joy Division, c'est la base), et globalement la bande son (l'originale de Eskmo + les chansons ajoutées après) est fichtrement bien foutue. Et puis de toute façon je suis comblée à partir du moment où M83 est dans les parages. Mais de l'autre, le parallèle est bien trop évident pour ne pas penser qu'on me prend peut-être pour une conne qui se saurait pas quel est le thème de la série. Citer Joy Division, c'est beaucoup trop littéral. Et j'ai encore deux exemples qui prouvent ça : le premier c'est Run Boy Run de Woodkid, illustré par la fuite du personnage principal face à une certaine Ford Mustang rouge... le second c'est Doing it to death de The Kills (ô joie!), dont le titre parle de lui-même...

 

C'est peut-être symptomatique des séries américaines pour ados ? Qu'on les prenne pour les cons qu'ils ne sont pas ? J'aurais tendance à penser que oui, vu la qualité assez moyenne de la dernière production Marvel-Netflix (Iron Fist). Mais pour 13 Reasons Why, c'est un peu différent, principalement parce que le sujet est beaucoup plus grave, plus sensible, et plus difficile à approcher sans tomber dans le cliché du lycée américain type. Le pari était donc risqué de base : faire une série pour ados traitant d'un suicide, de dépression, de harcèlement moral et physique, et d'exclusion sociale. Pas vraiment le pitch de base pour une comédie hilarante... Mais le créateur de 13 Reasons Why (Brian Yorkey) s'en sort honorablement, compte tenu du cahier des charges assez lourd. Néanmoins, forcément, il y a des erreurs, des trucs agaçants, de moins bonnes choses. Et c'est par là qu'on va commencer.

 

13 Reasons Why souffre de longueurs. De beaucoup trop de longueurs. En général je préfère lorsqu'une série prend son temps, installe une ambiance (c'est le cas par exemple de la première saison de Stranger Things). Mais ici, il y a un défaut regrettable : les ficelles pour étirer le scénario au maximum sont beaucoup trop visibles. Clairement, la série aurait très bien pu tenir en 10 ou 11 épisodes au lieu de 13. Ces étirements sont pénibles, surtout vers la fin : quand la seule chose qui nous intéresse, ce sont les scènes du passé, pour (enfin!) avoir la réponse à la question teasée depuis le début de la série (à savoir : Qu'a fait Clay?), et bien non, retour au présent ! C'est si agréable de se sentir manipulé(e) par un scénario débile ! Ce qu'on veut vraiment voir est systématiquement repoussé, détourné, imaginé et halluciné, puis détruit et retour à la case départ. Cet évitement constant parcours l'entièreté de la série, et si l'idée de transposer l'évitement dans le discours de Hannah est une bonne idée, celui d'en rajouter avec le montage et le personnage de Clay, ça, c'est pénible.

Ce que je reproche à cette série, c'est d'avoir voulu faire compliqué là où une narration plus posée aurait mieux marché. Bref, pour faire simple : le scénariste a voulu faire du Christopher Nolan... alors qu'il était biberonné au Steven Spielberg. Les deux cinéastes sont très bien dans leur genre, mais le mélange... un peu moins. Le résultat est bancal.

La seconde chose que je n'ai pas très bien apprécié dans cette série, et c'est juste une impression, c'est le manque de vérité. Ça manque de... vrai. Pas au niveau des acteurs (d'ailleurs je vais y revenir), mais plutôt au niveau de l'enchaînement des actions. J'ai eu ce sentiment que c'était trop gros pour y croire. Mais je vais revenir sur ce truc, parce qu'il me semble qu'il y a quelque chose à questionner, ici. Le dernier détail, toujours sur le thème du « vrai », concerne la peau. Je crois que c'est ça qui manque fondamentalement dans 13 Reasons Why : le travail esthétique sur la peau, sur le contact, sur la chaire humaine (et sa fragilité). Comment peut-on parler de viol physique et psychologique, et du suicide (par sectionnement des veines des bras), sans parler des dommages corporels visibles à l'écran ? 13 Reasons Why est frileuse sur ce sujet, et reste particulièrement distante avec son sujet féminin, ce que je déplore. En fait, la seule scène qui tranche (c'est le cas de le dire...) avec le reste, c'est celle du suicide. Frontale, clinique, en plans fixes et sans éléments visuels pouvant perturber la compréhension de l'image, la scène du suicide marque le coup avec une esthétique léchée et une prise longue, renforçant le côté dramatique de l'action. Évidemment, ce changement brusque est voulu, recherché. Il est là pour choquer et n'a que cette fonction. Moralement, c'est sans doute discutable, et il y avait peut-être d'autres moyens, plus subtils, de filmer ce suicide. Je laisse la question ouverte, non seulement parce que je ne connais pas la réponse, mais en plus de ça cette question est ouverte depuis plus longtemps que ma propre vie... (on peut s'estimer heureux que le réalisateur n'a pas décider de faire un travelling avant au moment critique...)

 

Esthétiquement, 13 Reasons Why est mieux réussie sur le traitement des couleurs, quoi que maintenant que j'y pense, il y a un cliché visuel que je n'avais pas remarqué de prime abord (le rosé des images pour le point de vue de la fille en flash-back, et le bleuté pour celui du garçon au présent). Bon, mais il y a au moins un élément visuel qui m'a plu, et qui relève du détail : pour distinguer le Clay du passé et celui du présent, ils ont blessé ce dernier à la tête, faisant de la blessure un indice visuel assez efficace (surtout dans les transitions, très jolies en passant).

Parlons des acteurs, à présent. La grande partie du casting est évidemment constitué de jeunes acteurs peu, voir pas du tout connus (pour ma part je ne connaissais que Dylan Minnette de deux ou trois trucs par ci, par là...). Tous, adultes confondus, sont très convaincants, et je n'ai pas relevé de fausse note dans le jeu d'aucun d'entre eux. Mais c'est probablement parce qu'au bout du second épisode seulement, le personnage de Tony (Christian Navarro) a commencé à me fasciner sévèrement, et que j'ai eu un peu de mal à me concentrer sur autre chose.

 

Pour finir, je voulais réfléchir plus globalement au thème de la série. Le viol, la culture du viol, les violences infligées aux femmes, et le suicide de jeune adolescentes sont des sujets que l'on ne traitait pas si souvent que ça avant cette dernière décennie. La parole se libère, et j'espère que ça ira dans le bon sens. C'est bien que ce genre de série existe (la plus adulte Big Little Lies concourt sur le même sujet de fond). Des séries féministes et engagées, qui mettent en avant tout le chemin qu'il reste encore à parcourir pour que femmes et hommes soient enfin admis comme égaux. Sur le même sujet, on peut citer Elle de Paul Verhoeven. Bien que sensiblement différent du point de vue didactique américain, le réalisateur retourne le problème pour en faire quelque chose qui met mal à l'aise, et il ne fait aucun doute que Elle est un film important.

Plus encore, je pense que 13 Reasons Why est une œuvre qui a le don d'interroger les jeunes : et si je me retrouvais à la place de l'une de ces personnes qui a vu la détresse de Hannah : est-ce que je saurais reconnaître les signes ? Est-ce que je saurais agir en conséquence ? Est-ce que je saurais donner les bons conseils ? L'aide appropriée ?

On ne peut être sûrs de rien, et c'est pour ça que cette série est fascinante. Parce qu'elle nous replace dans notre rôle d'observateur, tout en questionnant ce rôle : parfois il est de notre devoir de laisser de côté le spectateur passif, et de faire place au spectateur actif.

Oh fichtre ! Alfred Hitchcock aurait été fichtrement emballé par cette thématique...

 

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