Cher monsieur le professeur de cinéma.

 

J'ai 22 ans, bientôt 23, soit pratiquement 1/3 de votre âge, à peine 1/10 de votre expérience, et certainement encore moins comparé à votre culture générale. J'ai beaucoup de respect pour les « penseurs » comme vous, peut-être parce que j'associe naturellement (et peut-être trop naïvement) la caste des intellectuels avec celle des humanistes. Mais je suis en colère contre vous aujourd'hui. Vraiment beaucoup. Hier, j'ai eu l'occasion de cristalliser toute cette colère et la diriger contre vous. Et je vais vous expliquer pourquoi de ce pas.

 

Hier, j'ai eu une envie de me lever et de quitter votre cours avant même qu'il ne commence. Au nez et à votre barbe, dans l'optique de vous prouvez à quel point j'ai été outrée. Mais j'étais trop choquée, ou trop polie, ou trop timide. Cela dit, croyez-moi, ce n'était pas l'envie qui me manquait.

Je ne peux pas vous reprocher la décision politique de faire une sélection à l'entrée des Masters. Ce n'était pas votre décision. Je n'ai pas et n'aurais pas le niveau requis, d'accord, je peux faire avec. Ça me met en rogne parce que je voulais continuer dans cette direction et qu'on m'en empêche au dernier moment. Mais je ne peux pas me rebeller contre ça, parce que la vie n'est pas faîte d'une seule ligne directive pour toute la vie. Et puis aussi parce que je n'ai pas pris conscience des conséquences de cette décision politique, et puis bien sûr à l'époque, ça ne me concernait pas, bien sûr que j'aurais le niveau, quelle question idiote ! Mais il s'avère que je n'ai pas le niveau, tant pis, mais ça me plombe le moral. Quand on a la vingtaine et qu'on se confronte à la réalité contemporaine, on tombe plus ou moins de haut. Je vais pas vous l'expliquer, je pense que vous avez une idée assez précise de ce que nous allons/sommes en train de traverser.

 

Non, là où vraiment ça me répugne, c'est votre passive-agressivité à l’égard de vos élèves. Envers des personnes qui, je me permets de vous le rappeler, sont l'avenir du cinéma français (de la télé et du monde audiovisuel en général). Ce sont eux (nous) qui allons redessiner ses contours, (re)construire son économie, son esthétique, ses formes et ses préoccupations. Nous sommes le futur du cinéma, monsieur le professeur de cinéma. Alors excusez-moi d'avaler de travers lorsque vous avez exprimé votre peur de voir lâché dans la nature les 3èmes années fraîchement diplômés (ce sont vos mots). Et le pire, c'est votre explication qui vient avec. « Ce n'est pas une critique, c'est juste un constat », vous êtes vous défendu avec la virtuosité d'un skinhead clamant ne pas être raciste.

Bien sûr.

Je vais vous croire, monsieur le professeur de cinéma. Je vais acquiescer comme un mouton dès que vous ouvrirez la bouche en disant que nous n'avons pas encore atteint le niveau de la « pensée complexe ». Autrement dit, nous, petits L3, nous sommes encore très cons comparés à votre immense génie. Mais eh!, rassurons-nous, ce n'est pas une critique, c'est juste un constat.

Tiens, j'ai une idée : je vais retourner dans mon collège de la ZEP, mettre ma casquette à l'envers, et écouter du Jul en crachant sur votre « pensée complexe » dont vous êtes si fier. Ça me fera les pieds.

 

Vous représentez tout ce que je crains et hais le plus chez un intellectuel. Descendez de votre perchoir, monsieur. Ce n'est pas comme ça que vous convaincrez le monde. Je ne vous dis pas de nous brosser dans le sens du poil, car ce serait nous prendre pour des cons, et que de toute manière je doute que vous possédiez cette expression dans votre vocabulaire. Le soucis, c'est qu'il vous manque un nom important dans ce même vocabulaire : « pédagogie ». Vous êtes analyste, théoricien, universitaire, intellectuel, écrivain... mais vous ne possédez pas une seule once de pédagogie en vous. Pour moi, vous n'avez pas les compétences requises pour être un bon professeur. Je hais les gens comme vous. Vos attaques ne donnent pas envie de continuer à réfléchir. Juste à se braquer. Bravo, vous avez tout gagné monsieur le professeur. Vous faîtes bien marcher le monde. À reculons, mais vous le faites marcher.

 

La semaine dernière, vous avez même évoqué avec colère un article du journal Le Monde, à propos du documentaire de Thierry Frémaux Lumière ! L'aventure commence. Vous avez critiqué avec virulence certains détails de cet article (le titre, pour ne citer que ça...) signé par, si j'ai bien compris, un journaliste et ancien critique aux Cahiers du Cinéma. Théoriquement, vos arguments se tenaient, je n'ai rien à leur reprocher. Mon soucis, c'est que semblez penser que parce que c'est Le Monde, ce serait gage de qualité et de parfaite neutralité dans tous les cas, même dans le cinéma. Et je ne suis pas d'accord. Je ne suis pas d'accord, parce que le but de cet article était de marquer les esprits, à travers un point de vue tout ce qu'il y a de plus subjectif. L'auteur de cet article a réussi sa mission. Pas exactement comme il l'avait prévu au départ, je pense, mais il réussi à faire ce pour quoi il a été payé, et c'est pour ça que je trouve que c'est un bon article (que je n'ai pas lu. Voilà, les choses sont claires). Ensuite, j'aimerai aussi vous rappeler, monsieur, que les métiers de journaliste et de critique ne sont actuellement pas les votre. D'ailleurs, je me demande si vous avez eu un jour la moindre idée de ce que sont ses métiers, qui n'ont décidément pas (du tout) la même démarche que vous.

 

Sachez, monsieur le professeur de cinéma, que je suis rentrée chez moi en larmes. Le monde s'écroule, et je suis persuadée que la seule issue possible pour nous est une forme de résistance dont on n'a pas encore dessiné les contours. Il faut et il va falloir que l'on résiste contre beaucoup de choses, à l'avenir. Ça fait mal de s'en rendre compte, mais encore plus de constater que ce sont ceux que j'ai toujours respecté que je vais devoir remettre en cause. Ce matin, je me suis réveillée confuse, en me demandant si je n'avais pas rêvé toute cette colère.

Mes yeux sont toujours rouges.

Je n'ai toujours aucune envie d'écouter le dernier single de Jul.

Bonne journée. (et pétez un coup)

 

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