Réalisateurs : Roman Polanski, Frank Simon

Genre : documentaire

Sortie : 1972, ressortie en 2013

Nationalité : britannique

Synopsis : 1971, Grand Prix de Monaco. Jackie Stewart sera bientôt sacré champion du monde pour la seconde fois de sa carrière. Dans son sillage, Roman Polanski, grand fan de sport automobile et ami du pilote, nous plonge dans les coulisses de la course la plus excitante du monde, aux côtés de celui qui, grâce à son engagement pour la sécurité des pilotes, s’apprête à bouleverser à jamais le sport automobile. Du repérage du circuit à la victoire finale, Stewart livre ses secrets de course et permet à Polanski de dresser le portrait unique d’un champion à la classe et au naturel incomparables. 

 

 

Nous somme le vendredi 27 janvier 2017, il est 19 heures, et je suis assise dans la grande salle de l'Institut Lumière de Lyon. J'ai réservé ma place il y a quelques semaines, dans le but d'assister à la projection d'un documentaire que je voulais voir depuis un moment : Week-end of a Champion, de Roman Polanski. Je dois probablement être la plus jeune personne dans cette salle, et de loin : autour de moi, une mer de calvities. Il y a très peu de femmes, et aucun jeune à l'horizon. Je me sens seule. Je me demande ce que je fous là. Malheureusement pour moi, je ne savais pas à ce moment-là que cette phrase, j'allais la répéter au moins une demie-douzaine de fois dans ma tête au cours de la soirée...

Bon, première chose : je n'ai jamais été très intéressée par la mécanique, ni par les voitures, et encore moins les courses de Formule 1. Quand j'étais petite, le dimanche était pourtant un rendez-vous familial entre mon père, ma sœur et moi : nous passions plusieurs heures devant la télévision à regarder les Grands Prix. Et même si je n'avais pas autant d'intérêt que mon père et ma sœur, c'était tout de même des bons souvenirs que je ne regrette pas. Ensuite, j'ai grandit, j'ai cessé de regarder la Formule 1 à la télé, et je me suis intéressée au cinéma. Pour moi, cette soirée était donc l'occasion de renouer avec de bons souvenirs. Était censée...

 

Première chose qui m'a fait tilté mais qui n'était pas si dérangeant que ça au final : la diffusion de chansons bien connues, tirées de film de sport bien connu (la musique de Rocky, par exemple). Deuxième chose qui m'a irrité : la diffusion sur grand écran du spot de publicité pour la candidature de Paris aux Jeux Olympiques de 2024. C'était le concours de celui qui caressera le plus l'autre dans le sens du poil, sur fond de Woodkid bien tapageur, à la limite du spot de propagande. J'étais mortifiée. Mais heureusement, le calvaire a prit fin, et Alain Prost est venu présenter le film avec Thierry Frémaux.

Ah oui, c'est vrai. Alain Prost. Bon, son nom ne m'est pas étranger, je vous rassure. J'en ai suffisamment entendu par mon père quand j'étais petite, et puis récemment, j'ai vu le documentaire Senna, sur lequel je reviendrai. J'étais donc assez curieuse de constater de mes yeux la personnalité du multi champion du monde de Formule 1 français. Je l'ai trouvé assez humble, gentil... bref, je n'avais rien contre lui à ce moment. La seule chose que je pouvais décemment lui reprocher, c'était le fait qu'il parlait beaucoup, et que cela retardait le visionnage du film. Mais là encore, le discours a prit fin, et le film a démarré.

 

Quand je repense à cette soirée, à tout ce qui s'est dit ensuite, et le souvenir que j'en ai maintenant, je me dit que la partie où j'ai regardé le documentaire était la plus heureuse. J'ai eu le sentiment d'être dans une bulle. Je ressentait quelque chose de fort, de pur, de sincère. Ça venait des discussions entre Jackie Stewart et Roman Polanski, ça venait de la manière de filmer, ça venait du montage, ça venait du naturel avec lequel Stewart parlait de sa voiture, de sa mécanique, de ses stratégies de course. Si j'aurais eu encore quelques doutes sur le talent de cinéaste de Roman Polanski, ils se seraient envolés ce soir-là. Mais je savais à quel point il était doué, à quel point il pouvait construire un message subtil autour du monde de la Formule 1. On note l'ironie dans son regard lorsque la caméra se tourne vers les paillettes de Monaco, contraste saisissant avec la rue et la course, juste à côté. Et puis surtout, c'est un documentaire qui prend un tout autre sens, bien plus profond, dans la dernière partie, avec le retour des deux amis sur ce qui avait été filmé, quarante ans plus tard. C'est là que j'ai vraiment compris la subtilité de Week-end of a Champion : en réalité, Polanski n'a pas filmé son « pote », il s'est filmé lui-même. Je pense qu'inconsciemment (ou peut-être consciemment, je le trouve assez intelligent pour ça) Jackie Stewart était la projection de la vie de Roman Polanski. Il adorait le danger, la vitesse, le mouvement. Leurs chemins étaient très différents, mais au final ils se ressemblaient beaucoup. Parce qu'il n'y a pas que ça, il y a aussi la mort de beaucoup de personnes qui leur étaient proches. Stewart a perdu des amis sur la route, tandis que Polanski... et bien, c'est là que c'est le plus intéressant. Lorsqu'il rappelle à Stewart tous les amis qu'il a perdu, le plan n'est pas sur l'ancien pilote, mais sur le cinéaste. L'ombre de Sharon Tate et de ses amis a plané sur la scène sans qu'aucun nom ne soit jamais prononcé...

 

Les lumières se sont rallumées, on a applaudit, et Thierry Frémaux et Alain Prost sont revenus sur le devant de la scène. Pour discuter un peu. C'est là que mon vrai calvaire a commencé. À de nombreuses reprises, j'ai cru que j'allais me lever et quitter la salle sans me soucier de savoir si c'était poli ou non de le faire. J'ai failli m'en aller. Mais je me suis retenue, d'abord parce que je n'aime pas me donner en spectacle, et ensuite parce que je ne voulais pas gâcher un moment qui pouvait être génial pour d'autres personnes que moi à ce moment. Je suis donc restée au fond de mon siège, étouffant mon mécontentement du mieux que je le pouvais. Ce qui n'était pas super facile, vu le nombre d'idioties que j'ai entendu pendant l'heure qui a suivit. Si je dois me consoler, je me dirais que c'était moins pire qu'un discours de Donald Trump, mais... bon, ça n'aide pas vraiment.

 

Alain Prost, que j'avais jugé « humble » et « gentil » au premier abord, m'a vite fait changé d'avis dès lors que la première question du public qui lui a été posée l'a immédiatement poussé dans ses retranchements. En effet, une femme, assise derrière moi, a prit la parole pour dénoncer le manque de femmes dans le milieu, et pour lui demander son avis sur cette constatation. J'ai adoré cette femme sur-le-champs pour avoir posé cette question. Et puis j'ai scruté Alain Prost pour voir comment il allait se démerder de cette situation. Il était sur la sellette. Il était en performance. Je voulais voir s'il était capable de fabriquer un discours cohérent en dehors de la piste de course. C'était sur cette question et sur celle-ci uniquement que j'allais enfin décider de la personnalité de type qui allait me parler pendant l'heure qui suivrait.

Il a commencé par admettre que la course automobile était un monde très macho, ce que je veux bien croire. Seulement j'ai eu soudain l'impression qu'il essayait de se défendre contre quelque chose. Il était sur la défensive. Et là, les choses ont dérapé. Il a dit qu'il ne savait pas exactement pourquoi il y avait si peu de femmes dans le milieu, et a fait la supposition que :

  1. Il fallait plus de force physique, ce que la femme n'a pas majoritairement, et

  2. Qu'elles devaient avoir un instinct de conservation, un instinct maternel (sous-entendu qu'elles sont moins attirées par les sports dangereux à cause de ça)

J'ai cru que j'allais m'étrangler. J'ai vaguement pensé au fait qu'il pouvait dire cela au second degré, mais malheureusement, je n'en ai pas vraiment eu l'impression sur le coup, donc je pense qu'il disait vraiment cela sérieusement.

 

Il n'y avait aucune subtilité dans le discours d'Alain Prost. Dans le fond, il n'est pas méchant et n'a fait de mal à personne. Mais il n'avait pas le recul sur sa propre vie, sur sa propre carrière, ou sur la profession en général, que j'aurais voulu entendre. Il correspondait au cliché du sportif idiot qui n'a rien dans la tête à part sa propre victoire sur les autres et sur soi-même. Je caricature quand même pas mal, mais dans ma tête, tout son discours s'est rapidement mué en une sorte de grosse blague lourde et pas drôle du tout.

Il a ensuite dit quelque chose sur Nico Rosberg qui m'a marqué (note : Rosberg arrête la F1 après avoir été champion du monde). Il a dit, je cite, qu'il le trouvait « courageux ». Et pourquoi le trouve-t-il courageux ? Parce qu'il abandonne un immense salaire, pardi ! C'est une « question d'humanité », a renchérit le pauvre Alain Prost, qui n'avait aucune idée de l'état dans lequel mon cerveau se trouvait. Nan mais franchement, depuis quand renoncer à un gros paquet d'oseille est un symbole glorieux de notre « humanité » ?! Faut pas déconner, Alain, la réaction de Nico Rosberg est tout à fait normale, juste et censée, elle n'a rien d'extraordinaire. Parce que merde ! Si son acte à lui est extraordinaire, ça veut dire que la majeure partie de l'humanité est vénale, et je trouve ça terriblement triste. Désolée d'être optimiste pour ma génération, Alain.

 

Côté cinéma, Alain Prost a dit avoir détesté Senna (dans lequel il est cité, d'ailleurs), et aimé Rush (de Ron Howard). Bon, je respecte ses goûts. Il a un point de vue très personnel sur la chose, donc je peux l'admettre. Sauf que comme vous pouvez vous en douter, je ne suis pas du tout (mais alors pas du tout) d'accord avec ça. Mais ce serait trop long de parler de ces deux films ici, donc je vais passer là-dessus.

Ce qui est plus intéressant, c'est que j'ai appris qu'un biopic sur Alain Prost était en préparation, et qu'il allait sortir courant 2018. L'acteur Guillaume Gouix est même venu sur le devant de la scène pour annoncer (non sans humour) que « Pierre Niney n'était pas disponible », et que c'était lui qui interpréterait Prost à l'écran. Mais je vais vous le dire comme je le sens : ce biopic, je ne le sens pas bon du tout. Tout ça parce que Prost a mit son nez dans le scénario, et qu'il en est satisfait. Au diable l'Art et la vision du réalisateur ou du scénariste. Si Alain Prost est d'accord avec le scénario, alors rien n'est perdu... --'

 

Ensuite, je n'ai rien suivit de tous les trucs techniques qu'il a dit sur la F1. De toute façon je n'y comprenais rien, et je ne m'en porte pas plus mal. Si je parlais de cinéma avec Alain Prost, il se ferait chier très vite, et c'est son droit. Ce que je veux dire, c'est que le fait que je ne me suis pas intéressée à la technique ne veut pas dire que je la méprise. Chacun ses goûts, je ne critique personne. Mais là où ça devient un poil chiant pour moi, c'est quand 250 personnes acquiescent vivement lorsque Prost affirme grosso modo que « avant c'était mieux, et maintenant c'est de la merde ». J'ai un père nostalgique des années 70, je sais ce que ça fait d'entendre quelqu'un radoter sur une époque. Mais là, c'était un peu trop pour moi. Sans subtilité et sans humour dans ce genre de discours, j'ai eu l'impression d'être entourée de vieux schnoques râleurs et acariâtres qui n'avaient aucun espoir ni considération pour la jeunesse d'aujourd'hui, ni pour le contexte dans lequel elle vit. Ça m'a fait mal, plus que tout le reste.

 

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